Le TA, un outil clé pour la démocratie

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Par René Longet

On n’arrête pas le progrès… combien de fois n’avons-nous pas entendu – sinon répété à notre tour – cette expression qui est en fait tout d’abord un aveu d’impuissance. Le progrès n’était-ce pas au départ une promesse de vivre mieux ? Le réduire à une sorte de fatalité c’est admettre que nous avons perdu la maîtrise de nos créatures, de nos créations.

Et en effet, comment les choses se passent-elles ? Un esprit inventif imagine de nouvelles approches, de nouvelles réalisations. Il y consacre toutes ses économies, et est à la recherche d’un investisseur. Celui-ci, étatique ou privé, n’y mettra – c’est bien compréhensible – de ses ressources que si cela correspond à ses intérêts et besoins.

Dès lors pour l’essentiel, l’innovation est le fruit de décisions étatiques et entrepreneuriales. Des entreprises ont trouvé un intérêt à promouvoir le téléphone, les molécules de synthèse de la chimie, la machine à vapeur ou de nouveaux matériaux. Ou encore le monde prétendument virtuel de l’informatique. Est-ce tout cela correspond aussi du coup à une amélioration du bien public ? On le verra à l’usage.

Et très souvent, quand l’Etat s’en mêle, c’est pour défendre les intérêts stratégiques d’un pays sur l’échiquier global, voire, pour faire la guerre. Tous les historiens des technologies l’attestent : la guerre est un puissant moteur d’ingéniosité et d’innovation techniques…

C’est de cette manière que le progrès technique et scientifique est devenu, en effet, pour les populations, une fatalité, à laquelle on n’a pas d’autre moyen que de s’adapter. Très souvent, heureusement, il en résulte une vie facilitée ; peu de personnes rêvent aujourd’hui de vivre comme on vivait voici un siècle… Mais les effets négatifs sont là aussi : la civilisation du charbon et du pétrole est aussi celle du changement climatique – expérience majeure infligée à la biosphère dont nul ne connaît l’issue, celle de la chimie aussi celle de la pollution, celle de l’informatique aussi celle de l’éclatement des sociétés et des messages.

Le progrès pour mériter son nom doit être d’abord moral et humain

Fondamentalement, il est choquant que le cours du progrès technique échappe à une définition anticipée des besoins sociaux, à une définition qui serait celle du bien commun. Il est choquant aussi de constater que le progrès technique et scientifique n’est pas nécessairement aussi un progrès moral et humain. C’est une évidence, que le 20e siècle a particulièrement illustrée, à travers les usages civils et militaires des technologies.

Et les mêmes matières qui peuvent promouvoir la productivité agricole ont servi de moyens de destruction massive sous forme de bombes et d’explosifs. Non seulement le progrès ne doit pas être une fatalité, il doit aussi être une avancée pour l’humanité et non un outil de multiplication des souffrances.

C’est donc qu’il faut des moyens pour l’orienter. Au cours de la révolution industrielle qui se poursuit sous nos yeux, il y a toujours eu des controverses, des oppositions. Les artisans du début du 19e siècle qui s’opposaient au machinisme en étaient les premiers vecteurs ; on ne peut pas leur donner totalement tort. Puis plus près de nous, les agriculteurs biologiques qui refusaient – à juste titre – le recyclage en pesticides des gaz de combat hérités de la 1re guerre mondiale … Et directement dans l’actualité : les controverses sur le génie génétique, les limites de la médecine, la sécurité du «cycle» du nucléaire.

S’opposer est une chose, c’est la symétrique de l’acceptation et de l’adaptation. Le vrai enjeu est de pouvoir orienter les innovations dans la bonne direction. C’est un enjeu de démocratie, d’information, de valeurs. Et avant de pouvoir orienter, il faut pouvoir observer, anticiper les effets positifs et négatifs, débattre de modes d’emplois sociaux. Qui ensuite se traduisent en accompagnement régulatif et législatif.

Avoir la volonté et les moyens d’orienter le cours des choses

La pollution ? Ce n’est pas d’interdire la chimie dont il s’agit, mais de mettre suffisamment de garde-fous pour éviter les atteintes prouvées à la santé humaine et de l’environnement. La pratique montre que c’est faisable, pour peu qu’on affirme l’intérêt public face au poids des intérêts commerciaux des producteurs er revendeurs.

Le changement climatique ? On peut parfaitement gagner sa vie en assainissant énergétiquement le parc immobilier, en organisant autrement la mobilité, en faisant appel aux énergies renouvelables, nettement moins polluantes. La loi suisse sur l’énergie acceptée en votation populaire le 21 mai 2017 en organise les premières étapes. Remplacer la recherche de l’obsolescence par la mise en valeur de la durée de vie est aussi un excellent modèle d’affaires, sous l’égide de l’économie circulaire.

Affirmer l’intérêt général

Orienter la technologie pose ainsi la question de l’articulation de l’intérêt général, de la démocratie de l’ère scientifique. Le TA est ici un élément clé, et ancre la préoccupation de l’analyse, du débat et du mode d’emploi au cœur du débat politique. Reste une question : selon quelles références, quelles échelles de valeurs faut-il proposer un mode d’emploi ?

La régulation de l’informatique sera différente dans un régime autoritaire qui vise avant tout à empêcher la libre circulation de l’information que dans un régime attaché aux droits humains, qui aura à cœur de combattre les abus attentant aux droits de tiers. Nous avons ainsi identifié un des critères clé : le respect des droits humains fondamentaux, qui sont aussi à l’inverse des devoirs des humains envers autrui.

Et l’autre critère sera l’application de ces droits fondamentaux aux enjeux de l’avenir global de l’humanité, à savoir une utilisation responsable et prudente des ressources nécessairement limitées de notre petite planète. C’est ici la notion de développement durable qui est adressée, à savoir un développement orienté de manière à ne pas priver autrui, aujourd’hui et demain, de ses possibilités de développement…*

Avec l’Agenda 2030 validé par l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre 2015, la communauté des Etats s’est dotée d’un référentiel concret selon 17 objectifs de développement durable, déclinés en 169 cibles et 232 indicateurs, tous très tangibles et concrets, nous permettant d’orienter les efforts des humains dans les directions ainsi identifiées.

Pouvoir orienter les choses, c’est ainsi une revendication démocratique de base, une démocratie qui se priverait de cela se limiterait gravement dans sa portée; les orienter autour des valeurs fondamentales que sont les droits humains et un développement durable, ensuite, lui donne toute sa signification.

* voir Longet René, Planète sauvetage en cours, une responsabilité collective, PPUR 2016, collection Le Savoir Suisse


René Longet Copyright LHumen

René Longet, expert en développement durable a été membre du comité directeur de TA-SWISS de 1992 à 2011. De 1982 à 1991 il a siégé au Conseil national. La création de TA-SWISS remonte à une motion que le Genevois a déposé en 1982.

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